« L’action directe et autres récits syndicalistes (1903-1910) » d’Émile Pouget

tiré de acontretemps.org

Émile POUGET
L’action directe et autres récits syndicalistes (1903-1910)
Textes rassemblés et présentés par Miguel Chueca
Marseille, Agone, « Mémoires sociales », 2010, 304 p.

CE recueil de textes rédigés entre 1903 et 1910 par Émile Pouget (1860 -1931) peut se lire comme la suite de Déposséder les possédants, ouvrage publié en 2008 chez le même éditeur [1]. Il est le fruit, lui aussi, du travail méticuleux et érudit de Miguel Chueca. Une même démarche, un même goût pour l’exploration d’une histoire décidément bien lointaine, et ce à tous points de vue, même si certaines pratiques, vite neutralisées, se voient parfois remises à l’ordre du jour de la question sociale au grand dam des faiseurs d’opinion publique. À défaut de trouver dans l’actualité immédiate de quoi laisser espérer une filiation digne de ce nom, la lecture de cet (ces) ouvrage(s) améliore, à n’en pas douter, notre connaissance du syndicalisme révolutionnaire français. Elle nous permet, surtout, de renouer avec des débats dont on mesure, à chaque ligne, à quel point ils étaient enracinés dans une pratique de lutte qui mobilisa « des ouvriers de métier » de « la Belle Époque », militants syndicaux de toutes corporations.

Cette action ouvrière guidée par la volonté de conduire à l’ « émancipation intégrale » sans pour autant se « désintéresser du présent et [en] s’effor[çant] de toujours améliorer les conditions actuelles » (Le mouvement socialiste, 1905), ne comptera pas pour rien, souligne Miguel Chueca, dans le tournant social-démocrate que prendra le capitalisme dans sa contre-offensive sociale et politique, avec, entre autres, l’organisation taylorienne du travail. Dans un monde où, au sortir de la Grande Guerre, puis de la crise économique des années 1920, entre politiques keynésiennes et totalitarismes, qu’en fut-il, en effet, du projet révolutionnaire tel que l’entendait Pouget ? L’écrasement de la révolution espagnole par l’effort conjugué des staliniens et des franquistes peut fournir une réponse : il clôt, d’une certaine façon, un cycle dont le début ne laissait pas prévoir un terme aussi tragiquement inéluctable.

S’ouvre ici – dans une parenthèse vite refermée puisque telle n’est pas l’ambition du présent ouvrage – un tout autre débat. Il s’agit, en l’occurrence, du rôle des avant-gardes dans leur relation avec les mouvements de masse. Sujet bien difficile, englué qu’il est dans des développements idéologiques que la version communiste de l’histoire – du communisme de parti, pour être exact – a durablement instrumentalisé, au point qu’il soit désormais presque impossible de l’étudier avec un minimum de rigueur tant les jugements sont, en la matière, faussés. Le regard condescendant sur l’infantilisme supposé de la volonté d’autonomie du mouvement ouvrier aura vite fait de refermer la réflexion sur ce jugement hâtif autant que lapidaire. Une conclusion qui semble se suffire à elle-même. Communément admise, presque inscrite dans le marbre de l’inconscient collectif, cette « vérité » n’aurait plus besoin d’être démontrée.

Or, de façon permanente, les textes d’Émile Pouget évoquent, avec une vigueur et une gravité qui en rappellent sans cesse les enjeux, les affrontements organisationnels de nature politique qui l’opposèrent, lui et ses amis, aux guesdistes, aux réformistes et aux politiciens de tout poil qui hantaient les directions des partis socialistes de l’époque. Une lecture studieuse de ces textes est d’autant plus salutaire qu’ils préfigurent nombre de situations au cours desquelles des élus proférant leur engagement socialiste approuvèrent, justifièrent, l’étouffement bureaucratique du mouvement ouvrier, voire encouragèrent la répression impitoyable des révoltes qui ponctuèrent leurs mandats. Les exemples ne manquent pas, en effet. Ce que dénonça Pouget, ce qu’il redoutait par-dessus tout – ces illusions sur la nature révolutionnaire des « partis et sectes » – finit par prendre le dessus, hélas, et au-delà de ses pires craintes. C’est pourquoi, rétrospectivement, les efforts qu’il engagea pour prévenir une telle inclination n’en demeurent que plus remarquables. Avec le temps, ils ont aussi quelque chose de profondément pathétiques tant le syndicalisme révolutionnaire fut, assurément, l’un des grands perdants de l’histoire.

L’introduction de Miguel Chueca donne une épaisseur singulière au parcours d’Émile Pouget, vigoureux rédacteur du Père Peinard (1889-1900), puis théoricien du syndicalisme révolutionnaire. Il nous restitue, sans pédantisme, le contexte politique et historique de son action, n’oubliant aucun détail d’une vie militante qui se terminera dans de bien tristes conditions, close sur tant de désillusions.

L’échec du syndicalisme révolutionnaire – qui fut aussi celui d’une lutte acharnée pour l’émancipation du prolétariat – fut scellé par l’explosion des pulsions sanguinaires portées par un patriotisme dont l’un des premiers effets fut de clore un cycle qui alla de 1871 à 1914. Cet aveuglement patriotique emporta aussi bien des militants, dont Émile Pouget lui-même. Comme si l’héritage blanquiste de la Commune n’en finissait pas de raviver ses ambiguïtés dont on ne saurait taire les méfaits. Mais, quoi qu’il en soit, le syndicalisme révolutionnaire – ce Parti du travail, comme le désignait Pouget – aura connu, au temps de sa splendeur, de sublimes élans.

En conclusion, Miguel Chueca nous rappelle que, « vaincu à peu près définitivement après 1917-1918 », le syndicalisme révolutionnaire « n’a survécu que dans la mémoire de petits groupes sans grande influence et des quelques très rares intellectuels qui s’en sont réclamés depuis, à l’instar de Simone Weil ou d’Albert Camus, dans le beau passage qu’il lui a consacré dans L’Homme révolté » [2]. Quoi qu’il en soit, il n’y a pas de quoi rougir d’un tel compagnonnage, même si l’héritage du syndicalisme révolutionnaire semble, à ce jour, en déshérence !

Jean-Luc Debry

[1] Miguel Chueca (textes réunis et présentés par), Déposséder les possédants : la grève générale aux « temps héroïques » du syndicalisme révolutionnaire (1895-1906), Marseille, Agone, « Mémoires sociales », 2008. Cet ouvrage a été recensé par Freddy Gomez, sous le titre « Éloge du monde renversé », dans le n° 33 (janvier 2009) d’À contretemps, pp. 15-16.

[2] On se permettra d’adjoindre à ces notables exceptions un texte de Hannah Arendt sur les conseils ouvriers publié, en 1958, dans un petit livre intitulé Die ungarische Revolution und der totalitäre Imperialismus (La révolution hongroise et l’impérialisme totalitaire), disponible en français sur le site des « Amis de Némésis ».

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