Revue RÉFRACTIONS #29 : VOIES SEXUELLES – VOIX DÉSIRANTES

Revue RÉFRACTIONS – RECHERCHES ET EXPRESSIONS ANARCHISTES

Le numéro 29 à l’Insoumise : VOIES SEXUELLES – VOIX DÉSIRANTES 

Réfraction sexuelle

 

Tables des matières

Sexualités en Anarchie

De la liberté en amour au début du XXe siècle, Luce Turquier.
« Libération sexuelle », féminisme et anarchie, Daniel Colson.
Désir : portes à enfoncer, Marie Pierre
Psychanalyse et libération sexuelle
Réflexions partielles et partiales sur la vision lacanienne de la sexualité, Alain Thévenet
Sexe et politique, Jacques Lesage de La Haye
Les sexualités : terrains de luttes et d’expérimentations
Le lesbianisme politique, entretien avec Natacha Chetcuti
Inspirations des luttes xxx : cinq fabulations révolutionnaires, Amandine Guilbert et Rémi Eliçabe.
Une aventure post-porno, Post-op.
En contexte Ce que le désir fait à la politique, discussion libre avec des membres de la mouvance queer montréalaise…
Mille rencontres : de la nudité au masque, Andréann C.

TRANSVERSALE

hAcktivisme numérique ?, Ippolita

ANARCHIVE

De la bêtise et du vote, Gustav Landauer

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QUANT AUX SEXUALITÉS… ALORS QU’ON EN PARLE tant, il faudrait croire qu’il n’y a rien à en dire. Tout du moins rien de sérieux, rien de déterminant (ou alors d’une manière stricte- ment individuelle), rien de politique. La porte des chambres à coucher, des backrooms, voire des donjons (lesquels, quoique formellement distincts, recouvriraient une même fonction), clôturerait un univers propre. Tout ce qui serait vécu dans ce monde à part serait comme séparé des autres sphères d’existence. Hors de ces espaces clos, on ne pourrait plus rien en dire, sinon sur le mode de la confession, dans des contextes plus ou moins institutionnalisés (confessionnal, cabinet…) ou sauvages (entre ami-es).

Ce qui a trait au « domaine de la sexualité » serait de l’ordre du privé. Et il serait non seulement déplacé, mais dangereux qu’il pénètre l’espace public. Une épaisse ceinture de chasteté se charge de protéger la politique ! La plupart des mouvements définis comme tels s’en satisfont d’ailleurs. Ils se distinguent simplement les uns des autres selon le degré de contrôle moral et médical qu’ils préconisent, sur une échelle qui va de l’ordre moral et de la pathologisation (l’idée que l’homosexualité n’est pas une « anomalie mentale » a été acceptée à grand-peine et d’aucuns s’y opposent encore) à l’éthique minimale d’un libéralisme absolu de mœurs.

Il arrive toutefois que l’ensemble des dispositifs filtrants, per- mettant la distinction radicale entre public et privé, manquent à leur fonction. La tonitruante affaire DSK en fut un récent exemple. L’effondrement évident de la famille traditionnelle, depuis la remise en cause (ou tout simplement avec l’impraticabilité) du modèle officiel et dominant — biparental et hétérosexuel — jusqu’à l’apparition de nouvelles formes d’organisation de la vie sexuelle, affective et sociale en est un autre. L’économie capitaliste a d’ailleurs bien compris tout le profit qu’elle pourrait tirer de ces trans- formations. La vente de sex toys, de vidéos pornos, de possibilités de rencontres s’est largement massifiée au cours des quinze dernières années. Les sexualités dissidentes à l’hétéronormativité ne font pas exception. La plupart du temps, elles constituent elles aussi un marché, fût-il de niche. La 6éme édition de Fierté Montréal adoptait l’été dernier un étonnant logo : un code barre arc-en-ciel…

Mais les anarchistes ne constituent pas davantage un monde à part, où les questions politiques engagées par les sexualités seraient d’avance résolues et où les idées reçues n’auraient plus court. En 1900, Emma Goldman [1] renonça ainsi à participer au congrès international anarchiste de Paris après que toute discussion relative à la sexualité et au contrôle des naissances en eut été exclue. On ne saurait toutefois nier que, dans son ensemble, le mouvement libertaire n’a cessé de combattre les tenants d’un ordre moral mortifère. Mieux même : il a toujours été un vivier propice aux expérimentations et aux théorisations novatrices liées aux sexualités. Dès l’origine, William Godwin dénonçait en 1792 dans l’Enquête sur la Justice politique le mariage comme étant un « monopole de la pire espèce », ce qui souleva l’indignation de ses contemporains.

C’est d’abord de la continuité de cette tradition de réflexion et d’expérimentation que ce numéro de Réfractions tente de rendre compte, au travers d’un regard rétrospectif sur plus d’un siècle de « sexualités en anarchie ». Les premières expériences communautaires du début du XXe siècle (qui furent des formes de propagande par le fait aussi en matière sexuelle), la manière dont les féminismes et ce que l’on a appelé la « révolution sexuelle » ont ré-agencé les termes du débat sur les sexualités dans les années 1970, et enfin les réflexions développées dans le milieu libertaire actuel sur ce que signifie appréhender en anarchiste ses propres désirs, tout cela manifeste le fait que nulle part ailleurs, sans doute, les pratiques sexuelles n’ont été envisagées ainsi comme porteuses d’enjeux d’émancipation et, à ce titre, de politique.

La sexualité a certes pu être considérée comme un domaine relevant d’un discours spécialisé. Depuis plusieurs décennies, c’est à la psychanalyse qu’est reconnue la mission officielle de parler du sexe. Certaines tentatives émancipatrices, visant la sexualité, se dirent même dans son vocabulaire. Ce numéro a attribué une place à des expressions qui, à partir d’un engagement psychanalytique et politique, manifestent l’impossibilité d’un discours spécialisé, clos sur lui-même.

Mais précisément parce qu’il nous semblait peu pertinent de proposer une collection de postures idéologiques sur la sexualité, ce sont essentiellement d’autres voix qu’il nous importait ici de donner à entendre. Des voix qui n’adoptent pas la posture du « dis- cours sur la sexualité », mais qui sont l’expression de voies sexuelles. Des voix désirantes qui disent leurs propres expériences et leurs propres luttes. Des voix qui, si minoritaires soient-elles, ne laissent pas de nous parler. Le lesbianisme n’est-il qu’une option sexuelle où peut-il revêtir une dimension politique propre ? Comment la pornographie peut-elle être un lieu de contestation des représentations dominantes, d’expression d’autres désirs et d’expérimentation ? Que peuvent nous inspirer les luttes des travailleuses du sexe ?

Deux textes en contexte concluent ce dossier. Ils s’inscrivent dans le mouvement de mobilisation sociale initié, au Québec, par la protestation étudiante contre l’augmentation drastique des frais d’inscription universitaire. Ils donnent à voir comment les questions relatives à la sexualité s’inscrivent dans une dynamique de contestation généralisée, mais aussi comment elles ne sont pas seulement des questions posées, mais, encore une fois, des expériences vécues.

Tous les textes présentés dans ce numéro participent, malgré leurs divergences théoriques, d’un même geste : ouvrir des possibles. En aucun cas les débats où ces différentes perspectives se rencontrent ne sauraient aboutir à quelque point final que viendrait poser on ne sait quelle théorie « anarchiste » de la sexualité. Il s’agit encore moins de dire comment les anarchistes doivent baiser ! Les multiples pratiques exposées ici ne sont que des exemples et pas des (nouvelles) normes. Elles désignent des sites critiques d’où peuvent surgir des politiques mutantes. Parce qu’il recouvre un mouvement émancipateur qui se pense sur la totalité des choses, et pas seulement dans l’action politique considérée d’une façon restrictive, l’anarchisme infuse les sexualités. Et ces dernières ne manquent pas de lui renvoyer la pareille.

Et si, pour finir, les sexualités étaient un prisme à travers lequel les rapports entre spontanéité pratique et réflexion théorique, tels qu’ils pourraient être conçus par les anarchistes, se donnaient à voir ? Et s’il était aussi absurde de parler d’une conception anarchiste de la sexualité que d’une conception anarchiste de la société ou de la communauté, parce, qu’il n’y aurait, malgré un horizon révolutionnaire commun à construire, que des pratiques d’émancipation diverses à exprimer ?

[1] 1. Emma Goldman, L’Épopée d’une anarchiste, Bruxelles, Complexe, 2002, pp. 123-124.

Cet article a été publié dans Livres en français, Magazines / revues / mensuels, Section féminisme, anarcha-feminisme, queer. Ajoutez ce permalien à vos favoris.

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