« La Chevauchée Anonyme », ma vie à repenser l’anarchisme après la guerre d’Espagne

Louis Mercier Vega

Louis Mercier est un personnage marquant de l’anarchisme du 21e siècle. Son oeuvre la plus connue est sans aucun doute son roman autobiographique « La chevauchée anonyme » dont voici les notes de lectures de Patrick Tillard.

Après l’échec de la révolution espagnole et pendant sa clandestinité vécue entre Marseille, Barcelone et Santiago du Chili, Louis Mercier trouvera dans ce livre le temps de partager l’expérience de sa vie et ses réflexions politiques en tant qu’inépuisable militant anarchiste vivant une période tourmentée de son mouvement politique.

« Ce livre est riche d’enseignement : il engage à une problématique que tout révolutionnaire, tout libertaire, devrait se poser quotidiennement. Quel est le meilleur chemin pour accéder à une prise de conscience réelle, quelle pratique et avec quelle théorie, comment ne pas sombrer, quelles sont les priorités d’un combat social ? Enfin comment réactualiser sa pensée et sa pratique dans un monde en constant bouleversement ? » –Patrick Tillard

Pour en savoir plus sur le personnage de Louis Mercier, sur sa vie, son militantisme ou son implication dans le groupe Les Amis de Durruti, vous pourrez vous référer à
cet ouvrage des Ateliers de Création Libertaire,
ce numéro spécial de la revue À Contretemps,
et cet article du site web Anarkismo sur Les Amis de Durruti.

Vous trouverez aussi intérêt à lire ces articles de réflexion écris par Louis Mercier-Vega
MERCIER-VEGA, Louis. Hors-Jeu International et Jeu Internationaliste
MERCIER-VEGA, Louis. Refus de la légende

Chevauchée anonyme

LA CHEVAUCHÉE ANONYME
Une attitude internationaliste devant la guerre (1939-1941)

Louis Mercier Vega

Postface de Charles Jacquier
Éditions Agone, collection Mémoiresociales, Marseille, 2006

Louis Mercier Vega (1914-1977) est le pseudonyme de Charles Cortvrin (Autres pseudos : Ajor, Jean Baudant, Courami/Couramy, Damashki, Robert Hersay/R.C., La Paluche, L’itinérant/L’itinérante, Robert Léger, Liégeois, Carlo Manni, Luis Mercier Vega, Pierre Paillard, Santiago Parane, Charles Ridel, Le Parrain, Danton, etc. « À moi seul une fédération de pseudonymes », aimait-il à dire).

Qui est l’auteur de ce roman qui emprunte aux enjeux historiques de son temps mieux que ne saurait le faire une biographie ou un récit historique ? Roman, biographie, journal, témoignage ? Le récit de Louis Mercier Vega est tout cela à la fois.

Il combat en Espagne dans le Groupe international de la Colonne Durruti en 1936, puis après la défaite des républicains espagnols, il se réfugie en France avant de s’embarquer pour l’Amérique du sud avec quelques camarades libertaires dans la même situation que lui.

Son livre est le récit de cette errance depuis Marseille, où avec d’autres combattants internationalistes, très surveillé par la police française, il rejoint Bruxelles puis Anvers. Embarqué comme marin, il débarque en Argentine puis rejoint Santiago du Chili grâce à plusieurs réseaux informels de solidarité.

L’intérêt étonnant de ce livre tient aux constantes remarques et réflexions, discussions « in vivo » qui émaillent ce récit écrit à la manière d’un roman, depuis la recherche d’un point de chute à Marseille jusqu’à la traversée de l’Atlantique et l’installation provisoire au Chili.

Remarques et réflexions sur le mouvement social, sur les difficultés de se réclamer encore et toujours d’une lutte de classes qui vient d’essuyer une terrible défaite, remises en cause et polémiques sur les causes de la défaite, commentaires sur l’état présent du monde, sur les conditions de survie d’un milieu libertaire éclaté, tous débats difficiles et ponctués de doutes, mais toujours d’humanité sur les conditions de l’engagement, de la clandestinité. Bien sûr, les échanges relatés n’oublient pas les nouvelles conditions des « techniques » de la reprise individuelle, pratique propre au mouvement anarchiste, et la nécessité de nouvelles pratiques militantes et sociales.

Rien ne manque pour que l’on comprenne la densité du vécu extrêmement instable de Vega et de ses camarades, pour que l’on sente avec eux, les enjeux impérieux qu’ils doivent affronter en tant que révolutionnaires, avec toute la vigilance dont dépend leur survie. Les conditions de leurs orientations, de leurs choix, les modalités difficiles d’un combat à continuer sinon à renouveler sont quelques-unes des problématiques majeures abordées par le livre sans que rien n’y soit dissimulé, ni les fausses pistes, ni les illusions, ni les incertitudes. La question de l’organisation révolutionnaire revient constamment, omniprésente. Comment faire, comment rebondir, comment s’organiser dans des milieux nouveaux, dans des pays nouveaux, alors que la CNT anarchosyndicaliste est moribonde et prématurément vieillie.

La clairvoyance de ces débats d’alors, les questions posées par Véga dans son livre, sa lucidité sur le pourquoi des conditions de la défaite se manifestent également dans son évaluation contrastée des résultats de l’assaut prolétarien espagnol de 1937, question qui furent longtemps au cœur des débats de ses camarades en exil, de la France au Mexique.

Cependant, constamment au fil de son périple, la solidarité trouve un vrai terrain d’expression que le livre rend parfaitement.

Louis Mercier Vega

Les conditions historiques et sociales changent, la conscience des militants évolue, de nouvelles priorités surviennent : néanmoins si la solidarité est toujours omniprésente – les réseaux d’entraide fonctionnent encore – elle ne dissimule pas le désarroi et les nouvelles difficultés des militants libertaires dans les pays d’accueil de l’Amérique du sud. Partout autour d’eux la situation politique et militaire est extrêmement tendue. Le monde change plus vite qu’eux, ils doivent alors trouver en eux-mêmes la force nécessaire pour poursuivre la lutte.

L’Allemagne hitlérienne s’apprête à une guerre qu’ils savent inéluctable. Pour les militants, il faut choisir : continuer l’engagement, mais sous quelles formes ? Comment ne pas réduire sa volonté de construire un monde meilleur à des pratiques fantomatiques ou simplement militaires, pour eux qui ont refusé la militarisation des milices anarchistes ? Le mouvement anarchiste est profondément divisé entre pacifistes et internationalistes, quelle voie faut-il choisir ?

Ce livre est riche d’enseignement : il engage à une problématique que tout révolutionnaire, tout libertaire, devrait se poser quotidiennement. Quel est le meilleur chemin pour accéder à une prise de conscience réelle, quelle pratique et avec quelle théorie, comment ne pas sombrer, quelles sont les priorités d’un combat social ? Enfin comment réactualiser sa pensée et sa pratique dans un monde en constant bouleversement ?

Marianne Henckel du CIRA de Lausanne, écrit en épilogue de ce récit (p.213) : « À regarder de près nous ne sommes pas absents du combat, si nous menons le nôtre, tout en connaissant et en développant celui des autres. Nous dirions même que notre combat dépend étroitement de la connaissance de celui des autres. Les chausse-trappes se préparent évidemment bien à l’avance. Pour ne pas y tomber, nos généralités préventives ne sont pas suffisantes. (…) »

Critique lucide et exigeant de la révolution espagnole écrasée, Vega écrira dans la revue Témoins N° 12-13 de 1956, l’article Fidélité à l’Espagne, sous la signature de Louis Mercier alias Charles Ridel. Il écrit notamment : « Bâtie sur des hommes, la Révolution espagnole n’est ni une construction parfaite ni un château de légende. La première tâche nécessaire à notre équilibre est de réexaminer la guerre civile sur pièces et sur faits et non d’en cultiver la nostalgie par nos exaltations. Tâche qui n’a jamais été menée avec conscience et courage, car elle eût abouti à mettre à nu non seulement les faiblesses et les trahisons des autres, mais aussi nos illusions et nos manquements, à nous, libertaires. La manie qui consiste à vanter nos actes d’héroïsme et nos capacités d’improvisation est mortelle, parce qu’elle réduit au seul plan individuel la recherche des solutions sociales et efface, par un artifice de propagande, les situations auxquelles nous fûmes incapables de faire face. La tendance à magnifier les militants de la C. N. T. et de la F. A. I. masque notre impuissance à œuvrer efficacement là où nous nous trouvons, où nous travaillons et sommes en mesure d’intervenir. Elle est trop souvent évasion hors de notre temps et hors de notre monde. Sans compter que les militants espagnols eux-mêmes s’en trouvent allégés de leurs propres responsabilités, se voient suspendus comme images de saints qu’ils savent ne pas être, et figés dans des attitudes alors qu’il leur faut agir les yeux ouverts. »

Ce livre est un magnifique rappel qu’en dehors de tout exotisme militant, notre impuissance ou notre puissance à changer les conditions de survie actuelles dépend de notre volonté à vouloir dépasser les conditions du quotidien, avec naturellement la mentalité correspondante.

Patrick Tillard

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2 commentaires pour « La Chevauchée Anonyme », ma vie à repenser l’anarchisme après la guerre d’Espagne

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